Le danger de la pseudo-compréhension scientifique. Quand comprendre les mots remplace la compréhension du réel
Avant toute chose, il me semble important de poser un cadre clair.
Le propos de cet article n’est pas de discréditer la science, ni de promouvoir un relativisme flou où tout se vaudrait. Bien au contraire. Il s’agit de pointer un phénomène précis, documenté, et pourtant rarement abordé frontalement : la pseudo-compréhension scientifique.
Cette confusion entre lecture de données scientifiques et compréhension réelle des phénomènes est aujourd’hui au cœur de nombreux débats, en particulier dans les domaines de la santé, de la biologie et du bien-être.
Un phénomène dans lequel on comprend les mots sans comprendre le système.
Et où cette illusion de compréhension devient parfois plus dangereuse que l’ignorance elle-même.
COMPRENDRE DES MOTS N’EST PAS COMPRENDRE UN DOMAINE
L’effet Dunning–Kruger décrit un mécanisme cognitif bien connu : les personnes les moins compétentes dans un domaine ont tendance à surestimer leur niveau de compréhension. Ce biais ne se manifeste pas uniquement par excès de confiance, mais surtout par une incapacité à percevoir la complexité réelle du sujet.
Ce phénomène apparaît de manière particulièrement marquée lorsque l’on commence à reconnaître le vocabulaire d’un domaine. Lire une étude, comprendre un résumé, savoir citer quelques concepts donne rapidement l’impression de maîtriser le sujet. Pourtant, la maîtrise d’un champ ne commence jamais par le vocabulaire, mais par la compréhension du cadre dans lequel ce vocabulaire prend sens.
Un professeur de biochimie me disait un jour que la période la plus dangereuse scientifiquement n’était pas celle de l’ignorance, mais celle où l’on commence à savoir lire des publications. Non parce que l’on ne sait rien, mais parce que l’on sait suffisamment pour tirer des conclusions sans comprendre le terrain global.
POURQUOI CERTAINS DOMAINES NE FONT PAS DÉBAT
Un enseignant en médecine expliquait un jour quelque chose de très juste : certaines disciplines comme les mathématiques ou la physique fondamentale suscitent très peu de débats publics, alors que la biologie, la médecine ou la nutrition en génèrent énormément.
La raison n’est pas leur importance.
Elle est leur accessibilité cognitive apparente.
Très peu de personnes se sentent légitimes pour donner leur avis sur le théorème d’incomplétude de Gödel ou sur la renormalisation en physique quantique. Non parce que ces sujets sont secondaires, mais parce qu’ils ne permettent aucune illusion de compréhension rapide.
À l’inverse, la biologie et la médecine utilisent un vocabulaire familier : cellules, hormones, ADN, oxygène, inflammation. Cette familiarité crée un sentiment de compétence souvent trompeur.
Et pourtant, ces concepts fondamentaux ont des implications vertigineuses. Gödel montre qu’il existe des vérités mathématiques impossibles à démontrer dans un système donné. La renormalisation montre que les lois physiques ne sont jamais observées « en soi », mais toujours à travers une échelle donnée. Dans les deux cas, la certitude absolue disparaît au profit du contexte, ce qui invite à interroger notre propre certitude face au réel.
LE VOCABULAIRE COMME ARGUMENT D’AUTORITÉ
Dans le milieu du bien-être, cette illusion est encore plus marquée. On y observe une inflation de termes scientifiques utilisés comme arguments d’autorité : neurosciences, épigénétique, quantique, trauma, ADN.
Le phénomène est simple : plus un discours est difficile à comprendre, plus il est souvent perçu comme compétent.
Un exemple récent m’a particulièrement marqué : l’affirmation de l’existence d’un ADN à quatre branches. Ayant moi-même cristallisé et observé de l’ADN dans un cadre de recherche universitaire réel, je peux affirmer que cette affirmation est fausse. Pourtant, le discours a captivé son auditoire, non par sa validité, mais par sa complexité apparente. Au final, il sera souvent davantage cru qu’un scientifique de terrain.
Comme le disait un professeur de mathématiques :
la compétence perçue d’un intervenant est souvent inversement proportionnelle à la capacité du public à comprendre ce qu’il dit.
Les experts de plateaux télé et l’illusion de compétence
Les plateaux télé ont aussi largement contribué à cette confusion. On voit régulièrement des “experts” s’exprimer sur des sujets scientifiques complexes, non pas parce qu’ils en maîtrisent réellement les modèles ou les données, mais parce qu’ils disposent d’une légitimité institutionnelle ou d’un statut reconnu dans un autre champ.
Or, être compétent dans une pratique professionnelle ne signifie pas être compétent sur le plan scientifique ou épistémologique. Le problème n’est pas qu’ils parlent, mais que leur parole soit perçue comme experte dès lors qu’elle mobilise le bon vocabulaire. Sur ces plateaux, la reconnaissance des mots remplace trop souvent l’évaluation du raisonnement, et le diplôme ou le nom devient un argument d’autorité là où seule la compréhension du contexte devrait faire foi.
Fondamentalement, lorsqu’il s’agit de vulgariser des sujets de santé dans des émissions grand public, un journaliste scientifique est tout aussi pertinent qu’un médecin invité sur un plateau. La compétence requise n’est pas tant la pratique clinique que la capacité à comprendre, contextualiser et restituer correctement des données scientifiques complexes. La différence majeure tient ailleurs : le médecin bénéficie d’un argument d’autorité implicite. Son titre suffit souvent à crédibiliser son discours, y compris lorsqu’il ne pratique plus, ou n’a jamais réellement pratiqué après ses études. Dans ce cadre, l’audience confond alors légitimité institutionnelle et expertise réelle sur le sujet abordé, renforçant encore l’illusion de compréhension dès lors que les bons mots sont employés.
QUAND MÊME LA SCIENCE PEUT SE FAIRE PIÉGER
Ce phénomène n’est pas propre au bien-être. L’histoire récente de la recherche académique regorge d’exemples d’articles volontairement absurdes ayant été publiés simplement parce qu’ils respectaient les codes du discours scientifique.
L’affaire Sokal, puis plus récemment les Grievance Studies, ont montré qu’un texte cohérent dans sa forme, aligné idéologiquement et truffé de jargon pouvait franchir les filtres académiques sans réelle cohérence de fond.
Sans parler de s journaux peu sérieux qui publient pourtant avec soi-disant un comité de lecture des articles tels que l’hydroxychloroquine pour la prevention des accidents de trottinette.
Cela ne disqualifie pas la science.
Mais cela rappelle une chose essentielle : le vocabulaire ne garantit jamais la compréhension.
LE PROBLÈME DU CONTEXTE : L’EXEMPLE DE L’EFFET BOHR
Si l’on revient à la respiration, un bon exemple est celui de l’effet Bohr. Il s’agit d’un phénomène biochimique réel, documenté, décrivant la relation entre le dioxyde de carbone, le pH et l’affinité de l’hémoglobine pour l’oxygène.
Dans son contexte circulatoire et métabolique, cet effet est parfaitement cohérent.
Sorti de ce cadre, il devient un outil d’extrapolation hasardeuse.
L’effet Bohr est à la base de la logique développée par Buteyko et de ses dérivés, appliquée à des situations précises et physiologiquement cohérentes. En revanche, lorsqu’on sort de ces situations et que l’on sait réellement lire les publications qui décrivent les caractéristiques des enzymes et des protéines impliquées, on constate que cet effet n’est pas applicable à d’autres contextes.
Utiliser l’effet Bohr pour justifier n’importe quelle pratique respiratoire, sans tenir compte du contexte physiologique global, revient à transformer un phénomène réel en explication fausse. Pire, cela peut entraîner de vrais problèmes de santé ensuite…
Un effet isolé n’est jamais un modèle.
LE RÔLE FONDAMENTAL DES MODÈLES ET DU CONTEXTE
Les données, les études et les effets n’ont de sens que lorsqu’ils sont intégrés dans un modèle cohérent et replacés dans leur contexte scientifique, et parfois même historique, de production.
C’est ce qui distingue deux chercheurs travaillant sur des données similaires. Un chercheur peut lire correctement des données, formuler des hypothèses et tirer des conclusions valables à partir de celles-ci, tout en étant complètement hors sujet si le contexte global lui échappe.
Un exemple simple l’illustre bien. Dans les hôpitaux, plus il y a de personnel, plus on observe de décès. Si on s’arrête à cette donnée brute, la conclusion logique serait de réduire le personnel ou de créer des structures plus petites. Mais si on replace cette donnée dans son contexte, on comprend que les hôpitaux les plus grands, donc les plus dotés en personnel, prennent en charge un volume de patients bien plus important. En valeur relative, la mortalité peut être identique, voire moindre.
Autre exemple : statistiquement, les deux ou trois derniers kilomètres avant d’arriver chez soi sont parmi les plus accidentogènes. On pourrait en conclure qu’il s’agit d’un problème d’attention lié à la familiarité du trajet. Or, ce trajet est effectué quotidiennement, parfois plusieurs fois par jour, alors que les longs trajets de vacances ne sont réalisés que quelques fois par an. Le risque apparent est donc avant tout une question d’exposition.
Même logique en biologie. Un dosage de cortisol élevé peut être interprété comme un marqueur de stress. Sauf si la prise de sang a été réalisée peu après le réveil, moment où le cortisol atteint naturellement un pic physiologique. De la même manière, une fréquence respiratoire à 19 cycles par minute peut traduire une hyperventilation… ou simplement le stress ponctuel d’une consultation.
PRATIQUE, TRADITION ET HUMILITÉ SCIENTIFIQUE
Une pratique peut fonctionner sans que l’on sache encore l’expliquer complètement.
La science n’a jamais été un préalable à l’expérience humaine.
La démarche scientifique part toujours d’une observation. On observe quelque chose, puis on cherche à l’expliquer. Ce n’est pas parce qu’une chose n’est pas encore expliquée qu’elle n’existe pas à condition qu’il existe un phénomène observable et reproductible.
Chercher à justifier scientifiquement chaque pratique à tout prix est souvent contre-productif, surtout lorsqu’il s’agit de se donner une autorité artificielle. Si une pratique est pertinente, cela se verra dans ce qu’elle permet de produire, qu’elle soit immédiatement explicable ou non.
Peut-être que certaines explications viendront un jour.
Ou peut-être pas. Et c’est ainsi.
La maturité ne consiste pas à tout expliquer, mais à savoir où s’arrête l’explication et où commence l’expérience, et à être honnête avec cela.
CONCLUSION
Le danger n’est donc pas de ne pas comprendre la science.
Le danger est de croire la comprendre parce que l’on en reconnaît le vocabulaire , danger d’autant plus grand que l’information est aujourd’hui facilement accessible, donnant une illusion de maîtrise.
Dans un monde saturé d’informations, la véritable compétence ne se mesure pas à la quantité de concepts cités, mais à la capacité de recontextualiser, relier et parfois renoncer à expliquer.
C’est là que commence la rigueur.
Et souvent, la justesse.
Yvan
FAQ – Comprendre la science sans tomber dans la pseudo-expertise
Pourquoi les données scientifiques peuvent-elles être trompeuses ?
Parce qu’une donnée isolée ne décrit jamais un système. Sans contexte, une donnée vraie peut mener à une conclusion fausse. C’est pour cela que prendre un article seul, balancer son abstract et trois résultats n’est pas sérieux pour en tirer une conclusion.
Quelle est la différence entre science et interprétation scientifique ?
La science produit des observations et des modèles. L’interprétation dépend du cadre, des hypothèses et du contexte dans lequel ces données sont utilisées.
Pourquoi le contexte est-il essentiel en biologie et en médecine ?
Parce que les phénomènes biologiques sont dynamiques, adaptatifs et dépendants de multiples variables. Hors contexte, ils perdent leur sens.

Derniers commentaires